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3 questions à Gaëlle Challet, ingénieure de recherche hospitalière à l’Institut Fédération des Addictions Comportementales (IFAC) du CHU de Nantes
Depuis près de 20 ans, Gaëlle Challet s’intéresse aux addictions comportementales, notamment au trouble lié aux jeux d’argent. Titulaire d’un doctorat portant sur les spécificités des différentes formes de jeux d’argent, elle a notamment travaillé sur les données de jeu et sur leur potentiel pour repérer les joueurs à risque de problèmes de jeu ou mieux comprendre certains comportements de jeu.
1. Les plateformes de jeux d'argent en ligne peuvent-elles détecter quand un joueur commence à rencontrer des difficultés avec sa pratique des jeux d’argent ?
Oui… dans une certaine mesure.
Chaque fois qu'une personne joue sur un site de jeux d'argent en ligne, de nombreuses informations sont enregistrées : le montant des mises, la fréquence des sessions, leur durée, les horaires de jeu, les dépôts et retraits d'argent, etc. Ces données sont d'abord collectées pour assurer le bon fonctionnement des comptes de jeu et répondre aux obligations réglementaires des opérateurs.
Mais elles peuvent aussi être utilisées à des fins de prévention. En France, les opérateurs agréés ont notamment l'obligation de mettre en place des dispositifs permettant d'identifier les joueurs dont les pratiques de jeu peuvent devenir excessives. Les données de jeu offrent ainsi une vision très précise des comportements de jeu observés sur un compte et de son évolution au fil du temps.
Il est toutefois important de rappeler qu’elles ne montrent qu’une partie de la réalité. Elles concernent uniquement les activités enregistrées par un opérateur donné, dans le cadre des jeux pour lesquels un suivi du compte joueur est possible. Elles ne permettent donc pas d’avoir une vision complète des pratiques d’une personne si celle-ci joue auprès de plusieurs opérateurs, sur des sites illégaux ou dans des situations où aucun compte de jeu n’est utilisé. Par ailleurs, les opérateurs agréés sont soumis à des obligations de prévention, contrairement aux sites illégaux, qui ne respectent pas nécessairement ces règles de protection des joueurs. Enfin, les données de jeu ne renseignent pas directement sur la situation personnelle, financière ou psychologique du joueur. Elles constituent donc un outil précieux pour repérer des signaux d’alerte ou estimer un niveau de risque, mais elles ne permettent pas, à elles seules, de conclure qu’une personne présente une addiction aux jeux d’argent.
2. Quels comportements de jeu peuvent signaler qu’une personne est en situation de risque ?
Ce n’est généralement pas un comportement isolé qui permet de repérer un risque, mais plutôt la combinaison de plusieurs signaux et leur évolution au fil du temps.
Certains changements peuvent ainsi attirer l'attention, par exemple une augmentation rapide des dépenses, des sessions de jeu de plus en plus longues ou plus fréquentes, le fait de jouer à des horaires inhabituels ou de multiplier les types de jeux. Les algorithmes peuvent également repérer des comportements plus caractéristiques, comme le fait de continuer à jouer pour tenter de récupérer rapidement l’argent perdu, ce que les chercheurs appellent le « chasing ». Pris isolément, aucun de ces éléments ne permet de conclure qu'une personne souffre d'une addiction. En revanche, leur accumulation, leur intensification ou une modification rapide des habitudes de jeu peuvent indiquer un risque accru.
Pour construire les algorithmes, les chercheurs mènent des études dans lesquelles les comportements de jeu de participants sont mis en relation avec une évaluation plus complète de leurs difficultés en lien avec le jeu. Cette évaluation peut notamment reposer sur des questionnaires validés ou sur un entretien clinique. À partir de ces exemples, les modèles apprennent à reconnaître les profils de comportement les plus fréquemment associés à un risque élevé de difficultés avec le jeu.
Bien entendu, ces modèles ne sont pas parfaits. Ils peuvent parfois classer comme étant à risque un joueur qui ne rencontre pas réellement de difficultés : c’est ce que l’on appelle un « faux positif ». À l’inverse, ils peuvent ne pas repérer certains joueurs pourtant en difficulté (« faux négatif »). Leur paramétrage consiste donc à rechercher le meilleur équilibre possible entre ces différentes erreurs. Toutefois, en prévention, on préfère généralement privilégier leur sensibilité, c'est-à-dire leur capacité à détecter le plus grand nombre possible de joueurs à risque, quitte à générer quelques alertes injustifiées.
3. Les algorithmes peuvent-ils réellement protéger les joueurs ou prévenir les dommages liés au jeu ?
La vocation première des algorithmes est de permettre un repérage précoce du risque de problèmes de jeu. Les personnes qui rencontrent des difficultés avec les jeux d’argent ne s’en rendent pas toujours compte immédiatement, ou peuvent avoir du mal à les reconnaître. Or, la prise de conscience constitue souvent une première étape importante vers un changement de comportement et, si nécessaire, vers une demande d’aide.
Un algorithme peut par exemple permettre d’informer un joueur que son comportement présente certains signaux de risque ou qu’il se distingue de celui de la majorité des autres joueurs. Cette information doit toutefois être présentée avec prudence : il ne s’agit pas d’annoncer un diagnostic, mais d’attirer l’attention sur une situation qui mérite peut-être d’être examinée, afin de permettre de susciter un changement ou du moins une interrogation de la part du joueur.
Une fois qu’un joueur à risque est repéré, différentes actions de prévention peuvent être proposées : des messages personnalisés, des renseignements sur les outils permettant de limiter les dépôts, les mises ou le temps de jeu (modérateurs de jeu), une pause temporaire, une auto-exclusion volontaire voire une interdiction de jeu, ou des informations sur les coordonnées de lignes d’écoute ou de structures de soins spécialisées. On pourrait même envisager des interventions de soins précoces adaptées au niveau de risque.
Aujourd'hui, la recherche évolue progressivement vers une approche centrée sur les dommages plutôt que sur le seul diagnostic d'addiction. En effet, un joueur peut subir des conséquences importantes (financières, familiales, professionnelles ou psychologiques) sans forcément remplir les critères d'un trouble du jeu d'argent. À l'inverse, l'objectif de la prévention est d'agir avant que ces conséquences ne deviennent trop importantes. C'est pourquoi notre équipe est en train de développer un algorithme cherchant à identifier les comportements de jeu associés à un risque élevé de dommages. L'objectif ici n'est pas de "dire" si une personne présente un jeu excessif, mais de repérer suffisamment tôt les situations dans lesquelles une intervention pourrait permettre d'éviter ou de limiter ces conséquences négatives.
L’algorithme n’est donc pas une solution en soi. Son intérêt dépend surtout de la manière dont les résultats sont utilisés et des actions proposées au joueur. Il s’agit d’un outil permettant de mettre les données comportementales au service de la prévention et d’un environnement de jeu plus protecteur.
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